En RDC, depuis des années, les jeunes congolais ont adopté un système de mariage précoce appelé communément « yaka tofanda » en français ou « vivons en attendant ». Derrière cette expression qui banalise l’union, se cache une réalité brutale. À l’intérieur du pays, des filles de 13, 14, 15 ans arrachées à l’école pour devenir épouses et mères. Un phénomène qui, au-delà du drame individuel, hypothèque l’avenir de tout un pays. Un constat amère fait par notre reporter Charlotte Mukanga ce lundi 02 Novembre 2026.
Dans plusieurs provinces, du Kasaï à l’Ituri en passant par le Kwilu, le mariage précoce reste une norme sociale tolérée. Par pauvreté, par coutume, par ignorance de la loi. « C’est la pauvreté qui marie nos filles », a déclaré une mère.
Pour Grâce Mbombo, chargée de programmes à l’ONG AFIA MAMA à Kinshasa, le facteur économique est central : « Dans beaucoup de familles, la fille est perçue comme une charge. Quand un homme se présente avec une dot, même symbolique, les parents cèdent. Ils disent « yaka tovanda ». Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que cette fille va abandonner l’école, tomber enceinte trop tôt, avec des risques de fistule obstétricale, de décès à l’accouchement. Et ses enfants, à leur tour, grandiront dans la précarité. C’est un cycle de pauvreté qui se reproduit. »
Les chiffres sont inquiétants. Selon l’UNICEF, 37% des filles en RDC sont mariées avant 18 ans, dont 10% avant 15 ans. Que dit la loi congolaise ? Elle est claire et sévère.
Patrick Luyeye, avocat au barreau de Kinshasa et défenseur des droits de l’enfant, rappelle le cadre légal : « Le mariage précoce est une infraction en RDC. Le Code de la famille révisé en 2016, en son article 352, fixe l’âge matrimonial à 18 ans révolus pour l’homme comme pour la femme. La Loi portant protection de l’enfant de 2009 considère tout mariage d’un mineur comme une violence et une exploitation. La Constitution, en son article 41, interdit le mariage forcé. Les parents qui livrent leur enfant et l’homme qui l’épouse encourent jusqu’à 12 ans de prison et une forte amende. »
Malgré cet arsenal juridique, l’impunité reste la règle dans les villages où la coutume prime sur le droit positif.
Que dit la Bible, les saintes écritures ?
Face à l’argument coutumier, l’église a un rôle à jouer. Pour le Pasteur David Kambale, de l’Église CBFC à Bunia :
« La Bible valorise le mariage, mais un mariage fondé sur la maturité et le consentement. Dans Genèse 2:24, il est écrit ‘L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme’. Il s’agit d’un homme et d’une femme, pas d’un adulte et d’une enfant. Dans 1 Corinthiens 13:11, Paul dit ‘Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant… lorsque je suis devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant’. Le mariage est une responsabilité d’adulte. Marier une enfant de 14 ans, c’est voler son enfance, c’est contraire à l’amour et à la justice que Dieu prêche. Proverbes 22:6 nous demande d’instruire l’enfant selon la voie qu’il doit suivre. »
Un danger pour la Nation
Le mariage précoce n’est pas une affaire privée. C’est un frein au développement. Une fille mariée à 14 ans ne finit pas ses études. Elle ne devient pas infirmière, enseignante ou entrepreneure. Elle produit une génération d’enfants malnutris, non scolarisés, vulnérables. Lutter contre le « yaka tovanda », c’est renforcer l’application de la loi dans les territoires, maintenir les filles à l’école par des bourses et des cantines scolaires et mener une sensibilisation de proximité avec les chefs coutumiers et les églises.
Tant que des filles seront mariées avant d’avoir appris à lire, la RDC continuera de scier la branche sur laquelle son avenir repose.
Charlotte MUKANGA
