À Kinshasa, la corruption ne s’arrête devant rien, pas même devant la santé des femmes. Lors d’une campagne de sensibilisation et de dépistage gratuit du cancer du sein, organisée le 15 octobre dernier au marché de Gambela par le groupe AEL Dikisha et Canal+ RDC, une scène surréaliste est venue gâcher l’initiative. Alors que toutes les autorisations requises avaient été dûment délivrées par le bureau du quartier, des agents municipaux ont brusquement interrompu l’événement et interpellé le caméraman dans le seul but d’exiger de l’argent. Un constat amer dressé sur place par les reporters de CongoMarketNews.com, qui illustre à quel point l’extorsion administrative est devenue la norme dans la capitale.
Cet incident, en apparence anecdotique, est le symbole criant d’un système à la dérive. Alors que des professionnels de santé bénévoles s’efforçaient d’éduquer les mères de famille à la détection précoce d’une maladie mortelle, l’autorité de proximité n’y a vu qu’une opportunité de prélever une taxe informelle. C’est le règne de ce que les Kinois nomment « l’autorisation sans fin » : du bourgmestre au chef de rue, chaque échelon administratif se transforme en un péage arbitraire où la gratuité d’une action citoyenne ne dispense jamais l’organisateur de passer à la caisse.
Si les projecteurs sont souvent braqués sur la grande corruption et ses détournements de millions de dollars, c’est pourtant cette « petite » corruption du quotidien qui détruit le plus sûrement le tissu social congolais.
Ses ravages sont triples. D’abord, elle décourage l’initiative citoyenne et entrepreneuriale, contraignant les ONG à intégrer un budget « rançon » pour toute action à but non lucratif. Ensuite, elle ruine la confiance envers les institutions : censé protéger ses administrés, le bureau de quartier apparaît désormais comme un prédateur. Enfin, ce harcèlement frappe de plein fouet les populations vulnérables, à l’instar de ces vendeuses du marché de Gambela qui risquent d’être privées d’informations vitales au moindre grain de sable administratif.
Pour le Chef de l’État, qui a fait de la moralisation de la vie publique son cheval de bataille à travers l’IGF et l’APLC, la tâche reste colossale. Si des avancées sont visibles dans la gestion des grandes finances de l’État, le combat demeure loin d’être gagné à la base. Tant que le dernier maillon de la chaîne administrative continuera de fonctionner sur ce modèle d’extorsion institutionnalisée, les grandes réformes nationales demeureront invisibles pour le citoyen ordinaire.
L’assainissement de la RDC ne se jouera pas seulement dans les audits ministériels, mais dans la moralisation et la professionnalisation de l’administration de proximité. Cela passe par des traitements décents pour les agents de l’État, une formation adaptée et des sanctions sans complaisance. Car il est impossible de bâtir un État de droit lorsque même une campagne destinée à sauver des vies doit payer son droit d’exister. L’affront subi par les organisateurs d’Octobre Rose à Gambela doit servir d’électrochoc : si la corruption systémique s’attaque à la santé publique, sur quoi reposera la crédibilité des grands projets de la République ?
Charlotte Mukanga
