À Kinshasa, mourir est devenu un problème logistique. Les morgues du Cinquantenaire, de l’Hôpital Général, de Kintambo débordent. On garde les corps pendant des semaines pour des raisons judiciaires, politiques, ou simplement parce que la famille n’a pas 3.000$ pour payer la conservation. Ce constat a été fait par les reporters de CongoMarketNews.com, ce jeudi 01 octobre 2026. Une panoplie de familles éprouvées témoignent au micro de nos reporters : » c’est vraiment déplorable ! Les cadavres sont entassés on dirait des poissons. Chose grave, pas d’argent, pas de conservation appropriée. Que Dieu nous aide! Le gouvernement doit faire quelque chose pardon. On est fatigué ! »
Les chambres froides sont saturées, les odeurs remontent, et chaque levée de corps devient une opération à haut risque. Le cas de la semaine dernière au Cinquantenaire est le symbole parfait de cette crise.
Samedi 26 septembre, 11H : 80 policiers armés devant la morgue
Manassé Lomboto Lomengola, membre de l’ADD Congo et cadre de la coalition C64, est décédé le 15 septembre lors de la marche de l’opposition organisée par la C64 à Kinshasa. Selon ses proches, il aurait été attaqué à l’arme blanche, à Limete, par des hommes en machettes. Évacué à l’hôpital Olympic, il succombe dans la soirée. Sa famille biologique et sa famille politique organisent les obsèques. Veillée mortuaire vendredi. Levée du corps prévue samedi 26 septembre à 11h au Centre Hospitalier Universitaire du Cinquantenaire. Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga, Prince Epenge étaient sur place. Et là, blocage total. « Ils ont bloqué l’entrée de la morgue »
Le Parquet de Grande Instance de Kinshasa/Kalamu sort une réquisition signée le jour même par l’officier du ministère public Alice Kibangala Bimwana. Ordre est donné au médecin-directeur de « Continuer à garder le corps de Monsieur Manassé LOMBOTO LOMENGOLA jusqu’à la fin des enquêtes judiciaires », sur base de l’article 12 du Code de procédure pénale.
Motif : « Une enquête judiciaire est ouverte à mon office suite au décès de Monsieur Manassé LOMBOTO LOMENGOLA lors de la manifestation de la marche organisée par la C64 en date du 15.09.2026 ».
Sauf que personne n’a prévenu la famille.
Prince Epenge, président de l’ADD Congo, a craqué devant la presse :
« Ils ont envoyé 80 policiers en arme, ils ont bloqué l’entrée de l’hôpital du Cinquantenaire, ils ont bloqué l’entrée de la morgue, ils disent que vous ne pouvez pas lever le corps. Il y a eu des tensions énormes»
Puis il ajoute :
« On va se concerter. Ils nous ont laissé dépenser pendant deux semaines. Personne n’est venu voir la famille biologique, personne n’est venu voir la famille politique… Il y a eu veillée mortuaire hier, ils n’ont rien dit. Aujourd’hui seulement, ils apportent cette décision. Ce n’est pas sérieux ».
Sur place, témoignage glaçant : « L’entrée est bloquée et si tu te présentes comme membre de Lamuka, C64 ou ADDCongo, on te chasse. C’est du jamais vu! ».
Le vrai problème est que les morgues de Kinshasa sont une bombe sanitaire
Le cas Lomboto n’est pas isolé. C’est le symptôme d’un système à bout. Encombrement judiciaire, dès qu’un décès est lié à une manifestation, un accident politique, le parquet ordonne la conservation. Mais l’enquête dure des mois. Pendant ce temps, le corps occupe une place payante. En outre, encombrement financier, à Kinshasa, garder un corps coûte entre 20$ et 50$ par jour. Beaucoup de familles n’ont pas les moyens de lever le corps rapidement. Les morgues deviennent des entrepôts. En cela, s’ajoute un risque sanitaire. Des sources judiciaires elles-mêmes reconnaissent que la décision est tardive : la dépouille a déjà été embaumée, ce qui limite les possibilités d’autopsie. On bloque un corps pour une enquête qu’on ne peut plus mener correctement.
Aujourd’hui, Manassé Lomboto est toujours au Cinquantenaire. Sa famille a dépensé, pleuré, et est rentrée sans corps. La C64 parle d’un « martyr de la démocratie ».
Demain, ce sera une autre famille, une autre morgue, le même scandale. À Kinshasa, même la mort n’est plus en paix.
Charlotte MUKANGA
