Invitée à s’adresser aux membres du Conseil de sécurité des Nations unies, Maître Néné Bintu Iragi, présidente de la Société Civile du Sud-Kivu, a dressé un tableau sombre de la situation dans l’est de la République démocratique du Congo. Saluant la présidence de séance facilitée par la France et le retour de la RDC comme membre non permanent de l’instance onusienne, la juriste a fermement dénoncé les exactions des groupes armés et l’inaction de la communauté internationale face au pillage des ressources minières.
Devant l’assemblée des Quinze, l’oratrice a réfuté l’idée d’une simple instabilité régionale en affirmant que l’Est n’est plus en crise mais qu’il est en effondrement. Elle a décrit le quotidien des populations sous l’emprise de l’Alliance Fleuve Congo AFC M23 et de divers groupes armés.
Selon la société civile, une administration parallèle s’est installée dans plusieurs localités des provinces du Nord et du Sud-Kivu, notamment à Kaniola, Luntukulu, Kabare, Walungu, Kalehe, Bukavu et Goma. Assassinats, incendies, punitions collectives et détentions arbitraires dans des cachots mouroirs constituent, selon elle, une stratégie délibérée de terreur et de soumission.
Rejetant la thèse d’un conflit purement ethnique, la présidente du Collectif SIMAM CONGO COSIC a qualifié le conflit de guerre économique. Elle a détaillé la chaîne d’approvisionnement illégale qui alimente les violences à Kaniola, Minembwe, Karhembo, Lomera, Luhihi, Luhwinja, Rubaya et en Ituri. La cassitérite, le coltan et l’or sont extraits par des creuseurs artisanaux soumis au contrôle direct des groupes armés.
Taxés à la mine, ces minerais sont acheminés vers Bukavu ou Goma, puis mélangés à des lots légitimes pour en effacer l’origine contrôlée. Exportées via des filières clandestines ou des comptoirs peu scrupuleux, ces matières premières génèrent du cash réinjecté dans l’achat d’armes et le recrutement d’enfants soldats. Tant que l’on pourra tuer pour contrôler une mine et vendre son produit à l’international sans être inquiété, la guerre ne s’arrêtera jamais, a averti l’avocate, rappelant au Conseil l’exigence de diligence raisonnable préconisée par l’OCDE et l’inexécution sur le terrain de la résolution 2773.
Sur le plan humanitaire, la société civile rappelle que les violences ont entraîné près de 10 millions de déplacements forcés l’an dernier, représentant près d’un tiers des déplacés liés à des conflits dans le monde. Pour la seule province du Sud-Kivu, environ 800 000 personnes déplacées vivent privées d’assistance depuis six mois à Numbi, Minembwe, Kaniola ou Mwenga, en raison du blocage des accès humanitaires.
Parallèlement, la répression s’accentue contre les voix critiques. Acteurs de la société civile et journalistes documentant les exactions sont ciblés par des arrestations, des enlèvements ou des assassinats. Beaucoup sont contraints à l’exil vers d’autres provinces ou les pays voisins comme le Burundi, l’Ouganda et la Tanzanie, tandis que ceux qui demeurent dans les zones sous contrôle rebelle se trouvent contraints au profil bas.
Afin d’enrayer l’escalade, Maître Néné Bintu Iragi a soumis quatre recommandations prioritaires au Conseil de sécurité. En premier lieu, garantir un accès inconditionnel aux secours conformément aux engagements de la conférence de Paris d’octobre 2025 et réorienter le mandat de la MONUSCO vers la protection ciblée des civils et des défenseurs des droits. Deuxièmement, favoriser un processus de paix inclusif intégrant la société civile, les femmes et les jeunes pour pallier l’échec des processus de Luanda et Nairobi. Troisièmement, renforcer le Groupe d’Experts de l’ONU, publier la liste des entreprises acheteuses, sanctionner les comptoirs financiers et exiger des multinationales la publication de leurs audits de diligence raisonnable. Enfin, allouer des fonds directs aux organisations locales, à la relance agricole et aux projets de jeunesse afin d’offrir des alternatives au recrutement armé.
Dans son intervention, Maître Néné Bintu Iragi a interpellé la conscience collective de la communauté internationale en déclarant que si le Conseil échoue à protéger l’est de la RDC aujourd’hui, l’histoire retiendra qu’il a regardé tout en portant à son oreille un téléphone qui a financé sa destruction.
C. K. L.
